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2. Comment fabriquer des Alexandrins ?

Etape 1 – Qu’est ce qu’un alexandrin ?

L’alexandrin doit son nom à Li romans d’Alexandre , une chanson de geste composée au XII° siècle, en vers de douze syllabes.

Il faut attendre le XVI° siècle pour le voir s’épanouir dans la poésie et le XVII° pour qu’il atteigne sa forme dite classique sur la scène théâtrale. Au XVIII° et XIX°, la rigueur de sa structure s’assouplit et il devient romantique, bien que déjà au XVI° siècle, certains auteurs comme Marot, aient cherché à prendre des libertés avec les règles.

L’histoire de l’alexandrin se confond avec celle de la poésie française du XVI° au XIX° siècle. Mais les deux siècles les plus entichés de théâtre et de poèmes à base d’alexandrins, sont les XVII° et XIX° siècles. Encore utilisé dans la première moitié du XX° bien qu’en nette régression, de nos jours on retrouve l’alexandrin au détour d’une chanson de rap.

Il porte un’ big Rolex, s’habille chez Smalto Fume des cohibas comme Fidel Castro…

MC Solaar, ” Dévotion “ dans l’album Prose Combat. L’alexandrin et les formes poétiques

On peut composer une suite d’alexandrins sans suivre de plan particulier, en écrivant par exemple des quatrains, c’est à dire des vers groupés quatre par quatre. Ou bien se laisser porter par le bon déroulement d’une histoire. Dans La Mort et le Bûcheron, La Fontaine choisit de faire un enchaînement de 16 alexandrins suivis d’un envoi (court final) de quatre vers de sept.

Dans ce cas, il s’agit d’un poème sans mesure fixe, le choix du nombre de lignes et son organisation étant laissés à la discrétion de l’auteur.

En revanche, dans les poèmes à forme fixe, il faut se plier à un modèle. Le plus connu, et sans doute le plus beau, est le sonnet. C’est un poème court de quatorze vers. Deux quatrains suivis de deux tercets (trois lignes regroupées). Nombreux sont les poètes célèbres qui se sont essayés au genre et ont produit des chef-d’œuvre.

L’alexandrin au Théâtre Racine, Corneille et Molière, trois auteurs français majeurs, ont écrit en l’espace d’une trentaine d’années, les plus belles pièces en alexandrins du répertoire.

Le XVII° siècle est l’âge d’or de l’alexandrin. Ces textes font partie de notre patrimoine et traversent les siècles malgré leur forme ultra codifiée. Au XVIII°, Voltaire ne saura pas en restituer la magie. Il faudra attendre Hugo et Musset au XIX°. Mais Edmond Rostand avec son Cyrano de Bergerac créé en 1897, qui a connu un succès extraordinaire tout au long du XX° siècle, est une exception. Le remarquable travail d’adaptation de Jean Claude Carrière pour le scénario du film de Jean Paul Rapeneau avec Gérard Depardieu dans le personnage de Cyrano, témoigne des ressources inattendues de l’alexandrin.

Pour résumer, on peut dire que l’alexandrin est un vers de 12 pieds, dont la forme dite Classique a fleuri au XVII° siècle et la forme dite romantique au XIX°. C’est le vers français par excellence. Nous allons maintenant procéder à son décorticage afin de pouvoir le reproduire.

Etape 2 – Comprendre rythme, rime et ponctuation

En simplifiant un peu dans un souci d’efficacité, on peut considérer qu’il y a deux notions essentielles à connaître pour comprendre la structure et le fonctionnement d’un alexandrin. Ces notions sont les principes de bases de la versification en général : le rythme et la rime.

Le Rythme

Dans sa forme classique, l’alexandrin est formé de deux parties égales appelées hémistiches (du grec hémi : moitié, et stichos : vers), séparées par la césure (du latin coupe, coupure) : Voici venir les temps / ou vibrant sur sa tige

Chaque fleur s’évapore / ainsi qu’un encensoir, Les sons et les parfums / tournent dans l’air du soir,

Valse mélancolique /et langoureux vertige ! (Harmonie du soir. Les Fleurs du Mal. Baudelaire)

Pour calculer le nombre de pieds d’un vers, il faut connaître la règle du e muet : il se prononce quand il est suivi d’une consonne, et s’élide quand il est suivi d’une voyelle ou bien lorsqu’il se trouve à la fin d’un vers.

Dans l’exemple ci-dessus, nous avons deux élisions à la césure :

s’é /va/por/ (e) ain/ si, et mé/lan/co/liqu /(e) et /lan/gou/reux. Tige et vertige, en fin de vers ont également des e muets qui ne se prononcent pas et ne comptent pas comme un pied.

Lorsqu’une idée ” court ” sur plusieurs vers, on dit qu’il y a enjambement. De même lorsqu’une idée déborde du cadre du vers pour se terminer au début du suivant, on dit qu’il y a rejet :

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu je sais que tu m’attends.

(Demain, dès l’aube… Les Contemplations. Victor Hugo).

Les Rimes

Il faut déterminer avant tout si une rime est masculine ou féminine. Une rime féminine est une rime pourvue d’un e muet final, et toutes les autres sont masculines. Il est à noter que le genre grammatical des mots n’a rien à voir avec cette appartenance. Par exemple liberté est un mot féminin qui comptera comme rime masculine, alors que courage est un mot masculin qui comptera comme rime “non concluante ” par opposition aux rimes masculines (cette appellation date bien sûr d’une époque lointaine !). Les rimes féminines doivent alterner avec les rimes masculines et peuvent le faire avec des ordres différents :

Rimes plates ou suivies - – - – - – / – - – - -F

- – - – - – / – - – - -F – - – - – - / – - – - -M

- – - – - – / – - – - -M Rimes embrassées

- – - – - – / – - – - -M – - – - – - / – - – - -F

- – - – - – / – - – - -F – - – - – - / – - – - -M

Rimes croisées – - – - – - / – - – - -F

- – - – - – / – - – - -M – - – - – - / – - – - -F

- – - – - – / – - – - -M Plus deux vers se succédant ont d’éléments commun les finissant, plus la rime est dite riche. Elle peut ainsi être très riche (ex : sonore et s’honore), riche (tige et vertige), suffisante, pauvre et simple (comme dans les comptines ou certaines chansons).

Disposition et ponctuation Comme tous les vers, l’alexandrin commence à la marge, toujours par une majuscule. On place systématiquement un signe de ponctuation en fin de vers sauf juste avant le rejet :

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,

Une ondulation majestueuse et lente S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.

(Leconte de Lisle, Poèmes Antiques). Pour les pièces de théâtre, on indique le nom du personnage à chaque changement de réplique, comme vous pouvez l’observer dans cet extrait du Misanthrope de Molière :

Alceste : Ne me parlez pas. Philinte : Mais…

Alceste : Plus de société. Philinte : C’est trop…

Alceste : Laissez-moi là. Philinte : Si je…

Alceste : Point de langage. Philinte : Mais quoi ?…

Alceste : Je n’entends rien. Philinte : Mais…

Alceste : Encore ? Philinte : On outrage…

Alceste : Ah ! Parbleu ! C’en est trop ; ne suivez point mes pas. Philinte : Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas.

Etape 3 – Fabriquer des alexandrins Le deuxième vers est déterminant

Lorsque vous écrivez votre premier vers, vous êtes encore relativement libre : Il faut écrire une phrase de 6 + 6 pieds et terminer de préférence par une rime féminine.

Au moment de composer le deuxième vers, plusieurs choix se présentent. Prenons le cas ou l’on commence avec une rime féminine. Nous avons par exemple :

- – - – - / – - – - tran quille A féminine On peut la faire suivre d’une autre rime féminine comme ville = rimes plates.

- – - – - / – - – - vi lle B féminine Ou bien on peut la faire suivre d’une rime masculine comme voici.

2bis - – - – - / – - – - voi ci Dans ce cas on s’embarque pour des rimes alternées :

1. – - – - – / – - – - tran quille A féminine 2. – - – - – - / – - – - voi ci B masculine

3- – - – - – / – - – - ville A féminine 4- – - – - – /- – - – sou ci B masculine

Enfin vous pouvez choisir les rimes embrassées, ce qui se verra en composant le troisième vers. Rimes embrassées : 1. – - – - – -/ – - – - tran quille A féminine

2. – - – - – - / – - – - voi ci B masculine 3.- – - – - – / – - – - sou ci B masculine

4. — – - – - /- – - – vi lle A féminine Bien entendu, plus on avance dans le quatrain, plus les contraintes se font sentir. C’est pour cela qu’il est recommandé de choisir des rimes faciles ou de s’aider d’un dictionnaire de rimes.

Etape 4 – Fabriquer des alexandrins

Modèles

Pour un quatrain d’alexandrins : – - – - – - /- – - – - A (féminine)

- – - – - – / — – - – B (masculine) – - – - – - / – - – - – A (féminine)

- – - – - – /- – - – - B (masculine) Pour un dialogue :

- – - – - – premier personnage – - – - – A (féminine) deuxième personnage

- – - – - – premier personnage – - – - – B (masculine) deuxième personnage

- – - – - – etc. à votre choix – - – - – B (masculine)

- – - – - – - – - – - A (féminin)

Vous pouvez vous amuser à écrire un dialogue à deux ou à plusieurs en vous répondant au fur et à mesure.

Vérifications

Il faut vérifier que les e muets s’élident bien à la césure avec le mot suivant, c’est à dire le mot qui commence le deuxième hémistiche. Et ne pas oublier que le e muet des rimes féminines en fin de vers ne compte pas. Ex : De /main, /dès/ l’au/ beà /l’heur (e) //ou /blan /chit / la /cam / pagn(e), :

pagne = 1 pied. Voi/ci/ ve/nir/ les/ temps // ou/ vi/brant/sur /sa/ tig(e) : tige = 1 pied.

Conclusion

Rien de tel que de se mettre dans la peau d’un écrivain et de prendre la plume pour mesurer le degré de perfection que les grands auteurs parviennent à atteindre. Mais n’oublions pas qu’au XVII° siècle, tous les gens lettrés écrivaient des vers, se les lisaient et s’en faisaient cadeau… alors, pourquoi pas au XXI° et pourquoi pas vous ?



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